Nouvelles formes d’habitats seniors : connaissez-vous le béguinage ?

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Béguinage

Dans un de nos précédents articles, nous vous avions présenté les différents types de résidences pour seniors qui existent ICI. Pour aller un peu plus loin et vous montrer d’autres solutions d’habitat, nous voulions aujourd’hui vous parler de béguinage.

C’est pourquoi nous avons interviewé Jean-François Trochon, fondateur de Béguinage et Compagnie. Nous avons rencontré Jean-François dans le cadre de l’incubateur de la chaire entrepreneuriat social de l’ESSEC, Antropia. Antropia l’a accompagné et a aussi accompagné Haltemis.

Comme beaucoup d’entrepreneurs sociaux – nous semble-t-il – Jean François a un parcours atypique. Nous lui avons demandé de se présenter et de nous expliquer ce qu’il fait :

Jean-François, peux-tu nous raconter ce qui t’a conduit à créer Béguinages et compagnie ?

Au départ je viens de l’agriculture (NDLR : Il est ingénieur agronome de formation). Très vite, j’ai voulu travailler auprès de personnes atteintes de handicap. J’ai rapidement pris la direction d’un établissement de travail pour personnes handicapées (ESAT) qui avait une activité agricole, dans le Nord. J’ai ensuite changé pour un autre, œuvrant dans le même secteur. J’ai ainsi été directeur d’ESAT pendant 8 ans.

Après avoir obtenu mon CAFDES*, j’ai eu envie de changer un peu et de m’occuper de personnes âgées. J’ai alors pris la direction d’un EHPAD d’abord dans le sud puis dans le Nord.

*(NDLR :  Certificat d’aptitude aux fonctions de directeur d’établissement ou de service d’intervention sociale)

J’ai fait l’ouverture de ce deuxième établissement, ce qui s’est avéré être une belle aventure. Je suis arrivé avec une « coquille » vide, des meubles et il a fallu constituer une équipe, rédiger avec elle un projet d’établissement et l’imaginer avec les résidents qui entraient. Ça a été un très beau chemin pendant 6 ans.

Changement de cap !

Après ces 16 ans au total de direction d’établissements médico-sociaux, j’avais envie d’imaginer autre chose. Or il se trouve qu’un habitat groupé porté par un bailleur social s’est construit à côté de l’EHPAD que je dirigeais. 

Des habitants qui s’y étaient installés sont venus me voir. L’une d’entre eux m’a dit : « Dans ce lieu que l’on appelle un béguinage (mais qui n’en avait que la forme architecturale), je suis plus dépendante que je ne l’étais dans mon logement précédent. J’ai perdu mes repères, je suis plus éloignée des commerces. J’ai perdu la proximité avec mes amis, avec les personnes qui m’aidaient dans mon quotidien. Je ne connais pas mes voisins actuels, rien n’est organisé pour que je les connaisse. Donc, du coup, je suis finalement dans un plus grand isolement, dans une plus grande dépendance. Le projet qui se voulait être une réponse aux personnes âgées devient un projet qui n’est pas celui que je souhaitais ».

Ça, ça a été un premier choc !

Ma réaction ça a été de me dire : il y a une méconnaissance du public des personnes âgées. Souvent des promoteurs immobiliers considèrent que le seul respect des normes PMR (Personnes à Mobilité Réduite) permet de répondre aux besoins. En fait, ils se trompent complètement.

Ensuite, en tant que directeur d’EHPAD on rencontre aussi des familles qui viennent nous voir en nous disant : « Aujourd’hui mon parent est isolé mais pas forcément avec un niveau de dépendance correspondant à un besoin de rentrer dans une maison de retraite médicalisée. Par contre je ne peux pas le laisser comme ça ! Il ne sort plus, il ne s’alimente plus comme il faut, il ne s’habille plus, il n’a plus de projet. Qu’est-ce que vous pouvez me proposer d’autre ? ».

Là finalement, je n’avais pas beaucoup de solutions et ça c’était avant d’aborder le côté financier. Parfois les gens me disaient « Financièrement, il ne peut pas rentrer en EHPAD ». Je me suis dit que ces habitats que nous appelons dans le Nord des béguinages, il fallait peut-être un peu les dépoussiérer et leur redonner tout leur sens initial.

Peux-tu nous expliquer ce qu’est un béguinage ?

Au 12ème  – 13ème siècle les béguinages étaient des lieux de vie pour des femmes seules. C’était soit des femmes qui se retrouvaient veuves car leurs maris étaient partis à la guerre soit des femmes célibataires. Dans une époque plutôt chahutée où elles étaient en danger, les béguinages se sont créés. Ces femmes se retrouvaient pour vivre ensemble dans des habitats groupés, avec des espaces partagés et des règles de vie. Souvent elles travaillaient à l’extérieur, en filature ou bien dans les hospices. Leur lieu de vie était ouvert : dans la journée c’était une place du village. Par contre, le soir elles fermaient les portes, donc c’était un lieu sécurisant.

Cette image, c’est vraiment une réponse – car il y en a certainement d’autres – que l’on doit pouvoir proposer aux personnes âgées isolées. Aujourd’hui elles subissent cet isolement. Elles sont en situation de fragilité, à la limite de l’entrée dans la dépendance et le lien social s’est un peu perdu.

Quelle est la différence entre un béguinage et une résidence autonomie ?

Dans le béguinage la personne est locataire de son logement, elle est chez elle et elle profite d’un espace de vie partagé. Par contre il n’y a pas de personnel qui est là pour l’entretien des couloirs, des locaux. Il ne s’agit pas d’un établissement médico-social. On est vraiment sur une dimension qui est en priorité de la petite maison individuelle. Ces petites maisons sont en mitoyenneté et l’organisation est autogérée par les habitants. Cette autogestion, cette organisation est imaginée en amont de l’emménagement.

Je rencontre les futurs habitants dans ce que j’appelle l’Assistance à Maîtrise d’Usages. Ce sont des personnes qui ne se connaissent pas, qui apprennent à se connaître, à voir leur complémentarité. Ils partagent leurs idées, ce qu’ils ont envie de proposer pour le groupe. Ils voient aussi ce que le groupe va pouvoir leur apporter. Ensuite on rédige avec eux leur charte de bon voisinage. On va également identifier quels acteurs locaux pourraient être sollicités à un moment ou un autre par rapport à des problématiques, un besoin, un souhait particulier.

On connaît un peu le terme de maîtrise d’ouvrage, on connaît moins celui de maîtrise d’usages que tu pratiques. Peux-tu nous dire en quoi ça consiste ?

C’est vraiment partir des besoins, partir du quotidien des habitants. On essaie de voir quelles sont les satisfactions des personnes dans leur quotidien mais aussi quelles sont leurs problématiques. On réfléchit avec l’ensemble des habitants du futur projet à ce qu’on peut mettre en place pour faciliter le quotidien. C’est donc un modèle d’entraide et de solidarité. C’est de la co-conception.

Les projets sont très souvent portés par des bailleurs sociaux et systématiquement la Mairie est impliquée et partie prenante du projet. Ils communiquent ensemble sur le projet avant qu’il ne débute pour trouver les futurs habitants et je relaie aussi l’information. On implique les futurs habitants avant la construction des lieux où ils vont vivre.

Une réflexion collective autour d’un projet de vie.

On démarre des ateliers et on construit leur projet de vie en parallèle de la construction des logements. Ils peuvent participer, exprimer leurs attentes, leurs besoins sur les espaces partagés. On ne fait pas de l’individualisme sur chaque logement. Par contre dans les espaces partagés chacun va exprimer ce qu’il a envie de retrouver.

Par exemple, sur un des projets, une personne qui aimait la peinture et la photographie rêvait de faire une exposition. On a aménagé la salle de vie de façon à pouvoir fixer des tableaux et pouvoir organiser des expositions temporaires. Suite à ça, une autre personne a dit : « Moi j’aime bien faire de la décoration florale. Du coup, quand vous irez faire des photos en forêt je viendrai avec vous pour récupérer des racines et des mousses. Au moment du vernissage de l’exposition, je m’occuperai de la décoration. » Une troisième a dit : « Moi j’adore me balader en forêt mais je n’ai pas de voiture. Quand vous irez en forêt je viendrai donc bien volontiers avec vous. »

Et voilà comment 3 personnes avec 3 projets différents se retrouvent à vouloir faire des choses ensemble ! Elles le font d’autant plus facilement que la Mairie leur laisse toute autonomie pour communiquer et diffuser l’information sur les expositions. Le jour où elles ont commencé à en parler un peu plus, une association qui fait de la photographie s’est manifesté. « Sur les temps où il n’y a pas d’exposition proposée par les habitants du béguinage, nous sommes preneurs pour venir exposer nos photos ». Ça crée du lien, de la rencontre, ça crée des projets !

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On parle beaucoup d’habitat inclusif et d’habitat participatif. Est-ce que tu peux nous expliquer ce que sont les 2. Pour toi le béguinage est-il à la fois un habitat inclusif et participatif ?

Il y a un peu confusion entre les 2 termes. Il y a 5 ans lorsque j’ai créé Béguinage et Compagnie je parlais beaucoup d’habitat participatif. En effet l’idée c’est d’associer au maximum les futurs habitants, les parties prenantes qui interviennent ou qui interviendront. Ce sont par exemple des associations de loisir, des associations d’aide à domicile.

L’habitat inclusif a également cette dimension avec une volonté d’intégration du projet dans le quartier, dans la ville. L’idée c’est que ce ne soit surtout pas un établissement médico-social supplémentaire. Il s’agit d’une réponse de droit commun adaptée à un public fragile (comme des personnes avec handicap ou des personnes âgées) avec un coût abordable pour ce public. Pour moi le béguinage est une forme de réponse d’habitat inclusif dès lors que les personnes bénéficiaires du logement sont force de proposition, qu’ils s’impliquent. Il faut aussi que l’on soit sur une échelle de logements qui correspond à de l’habitat inclusif, c’est-à-dire 20 bénéficiaires grand maximum. Ensuite on arrive sur des projets plus grands qui sont plus des résidences services ou des résidences autonomie et on perd cette proximité entre les habitants, le côté participatif.

En parlant d’inclusion toujours, est-ce que dans un béguinage il peut y avoir un « mix » de population? Par exemple des personnes âgées avec des personnes plus jeunes ou avec des personnes handicapées ?

Jusqu’à présent dans les projets que j’ai accompagnés ça ne s’est pas fait. Par contre j’ai une demande sur un nouveau projet. C’est un projet où j’interviens très en amont, c’est-à-dire sur l’étude d’opportunité.

Je suis allé une première fois à la rencontre des habitants avant même qu’on se dise qu’on allait démarrer le chantier. Les personnes invitées sont plutôt des retraités de plus de 65 ans. Et là, un monsieur est venu me voir en me disant : « Le projet m’intéresse. Pas uniquement pour moi mais aussi pour mon fils de 40 ans qui est atteint d’un handicap ». Je lui ai dit que moi j’étais ouvert à tout mais ce n’est pas moi qui serais habitant. Du coup, comme les habitants vont réfléchir sur leur projet de vie, choisir leur organisation, leur mode de fonctionnement, c’est presque eux qui doivent être décisionnaires. Mais sur le principe, c’est tout à fait envisageable.

Des nouveaux modes de cohabitation à inventer.

Les béguinages ciblent plutôt les personnes retraitées. Mais si une personne avec handicap se sent bien pour intégrer ce type de projet et que ce projet-là s’ouvre à l’accueil, ça va très bien fonctionner.

De la même façon, sur un autre projet, où il est prévu à la fois des logements plutôt pour les seniors et des logements pour les familles, j’ai un couple plus jeune qui a envie de participer aux ateliers seniors. Pour eux ça a du sens ! Ils vont venir habiter à proximité, ils ont envie d’être pleinement intégrés dans cette démarche de maîtrise d’usages. Je trouve ça top !

Après, souvent spontanément l’intergénérationnel se fait mais plutôt dans les relations. Dans un des projets, l’habitant le plus jeune avait 65 ans et le plus âgé 90 ans, on avait donc déjà 2 générations. Ensuite, les personnes âgées qui ont leurs enfants à proximité reçoivent la visite de ceux-ci et ces enfants côtoient aussi les autres habitants. C’est presque une nouvelle famille qui se constitue. Les enfants trouvent tellement de satisfaction à voir leur père ou leur mère dans un environnement sécurisant et bienveillant qu’ils rendent volontiers service aux voisins. L’intergénérationnel est plutôt une conséquence et pas forcément un objectif du béguinage.

Comment les aidants perçoivent-ils les béguinages ?

Pour les aidants, la solution du béguinage peut être une vraie respiration : cela recrée du lien social pour le proche aidé, c’est un cadre sécurisant qui rassure les aidants.

Dans le documentaire « Dans quelle France on vit » réalisé par Anne Nivat, dont on retrouve un extrait ICI, elle a interviewé un habitant. On ne s’en rend pas bien compte mais c’est un monsieur malvoyant qui vivait seul dans une maison un peu isolée. Il habitait à 40 km de chez son fils qui venait lui rendre visite 2 fois par semaine. Il a accepté de quitter sa maison où il avait vécu plus de 70 ans pour se rapprocher de son fils et faciliter son quotidien. Le fils a pu constater l’épanouissement de son papa. Il s’était mis en situation de vulnérabilité en changeant ses repères puisqu’il est malvoyant mais il s’est rapproché d’autres personnes et aujourd’hui il est heureux comme tout.

Le temps nécessaire pour la réflexion.

Quand un Maire propose un projet de béguinages, souvent les couples disent « Ce n’est pas pour nous parce que tant qu’un des deux est encore là, on s’en sort. » Quand les années passent, parce que les projets ne sortent pas de terre tout de suite, les couples nous disent « Maintenant nous sommes prêts tous les deux à y aller car on se dit que c’est dommage d’attendre que l’un des deux s’en aille pour déménager et s’installer dans un nouveau cadre de vie ». Cela montre tout le cheminement nécessaire dans la réflexion car ce n’est pas évident de déménager. Cette approche de solidarité et d’entraide est bénéfique pour l’aidant et pour le proche aidé. Cela permet à l’aidant de garder un lien social, des activités et de trouver un relais auprès de professionnels si besoin. C’est toute une dynamique de village, de quartier qui se met en place !

Merci à Jean-François pour le partage de cette initiative inspirante.

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